Le Care, ou prendre soin, a mauvaise presse. Des décennies de conception viriliste de la performance nous ont amené à croire que c’était « un truc de bonne femme », et « pas de l’économie ». Le soin, l’attention aux autres, aux vulnérables, aux fragiles, tout ça ralentit la croissance nous dit la doxa. On aimerait pouvoir dire comme le slogan, « mais ça c’était avant ».

Avant qu’on admette que Denis et Donella Meadows avaient raison et qu’il y a des limites à la croissance, des limites de ressources intangibles. Il n’y a en revanche pas de limite à la connaissance, aux soins et à l’envie qu’on peut avoir d’éduquer, soigner, réparer, transmettre.
Si le care a mauvaise presse, c’est qu’on ne regarde pas les choses de façon holistique, globale. On ne prend pas en compte les externalités négatives de l’économie qui ne prend pas soin : avec les pesticides, on compte l’augmentation de la productivité à l’hectare, pas les coûts de dépollution et de traitements des cancers. La mode jetable ne paye jamais les conséquences de monceaux de déchets qu’elle génère en ayant esclavagisé des travailleuses et travailleurs, et ainsi de suite… Si on réfléchissait ainsi, le care serait gagnant, de loin.
Les acteurs sanitaires ont cette approche holistique avec le concept One health qui dit qu’il faut prendre soin simultanément des humains, des animaux et de la nature car tout est lié. A force de déforester et de chasser les animaux de leurs habitats naturels, on favorise les zoonoses. Le COVID aurait dû nous intimer de tout changer nous ne l’avons pas fait.
L’un des plus beaux livres que j’ai lu ces dernières années traite de ce sujet : Le soin des choses. Politiques de la maintenance (Éditions la Découverte, 2022) des sociologues de Jérôme Denis et David Pontille dans lequel ils montrent que nous avons perdu tout sens commun, et ivres de ce qu’on nomme (mal) « le progrès » nous sommes mis à être fier de jeter, de gaspiller et de préférer racheter neuf que réparer. Cette déviance ne vaut pas que pour les objets et les ressources naturelles, certaines organisations d’entreprises font du turnover majoritaire une donnée de base : on essore des travailleurs flexibles, on les renvoie en un clic et on va en chercher d’autres. Ça peut être plus performant à court terme, mais ça épuise vite les écosystèmes, humains comme non humains. Ceci n’a rien d’irrémédiable : depuis deux ans, je m’implique dans l’École de la Réparation, à Roubaix, une association qui forme des jeunes aux parcours de vie abîmées que nous formons aux métiers de la réparation textile, cordonnerie et maroquinerie. En les payant, en les respectant, en prenant soin d’eux. Et ça marche.
Entre canicules à répétition et méga feux, l’été nous a appris que si nous ne voulons pas la barbarie et le chacun pour soi, nous n’avons pas d’autres choix que de prendre soin les uns et les unes des autres, holistiquement.
Les débats que je ne connais pas encore sont ceux que je préfère.