Dans l’Économie sociale et solidaire, nous parlons beaucoup de transition, d’impact, de coopération ou de nouvelles façons de produire et de consommer. Mais nous parlons encore trop peu de la santé mentale de celles et ceux qui portent ces transformations au quotidien. 
En dix ans d’entrepreneuriat dans l’impact, il y a eu plus d’une fois où j’ai cru sombrer. Des nuits entières à refaire mentalement un business plan, à chercher comment payer les salaires, convaincre un financeur ou maintenir un projet à flot malgré les incertitudes. Il y a eu aussi ce sentiment parfois vertigineux que toute l’énergie déployée ne changeait finalement pas assez les choses. Voir même que, sur certains sujets sociaux ou environnementaux, la situation empirait d’année en année.
Et puis il y a cette peur plus intime : finir par y laisser sa santé, se faire absorber par la colère ou l’épuisement, ne pas voir grandir ses enfants, perdre peu à peu le sens de ce qui nous anime au départ.
Quand j’ai découvert l’étude menée par Ticket for Change révélant que 40 % des dirigeants de l’ESS sont en mauvaise santé mentale — soit deux fois plus que les entrepreneurs en moyenne — cela a profondément résonné en moi. Finalement, rien d’étonnant. Entreprendre est déjà une aventure exigeante. Mais entreprendre tout en essayant d’inventer une économie plus juste, plus durable et plus humaine, en affrontant des vents contraires permanents, use forcément.
Le plus difficile, pourtant, reste souvent le silence. Dans l’ESS, nous avons parfois le sentiment qu’il faut continuer à faire bonne figure, parce que nous devons aussi incarner l’espoir. Nous devons rendre la transition « désirable », porter une vision positive, donner envie d’y croire. Alors beaucoup avancent en taisant leur fatigue.
Chez Label Emmaüs, cette question du care est centrale. Nous accompagnons vers l’emploi des personnes qui ont connu l’exclusion, la précarité ou de lourdes ruptures de vie. Notre mission ne consiste pas seulement à développer une activité économique autour du réemploi et de l’économie circulaire. Elle consiste à reconstruire de la confiance, de l’autonomie et du collectif.
Le care n’est pas un supplément d’âme. C’est le cœur même de notre modèle. Accompagner une personne, c’est reconnaître sa fragilité mais aussi sa capacité à rebondir. Et cette logique doit aussi s’appliquer à nos organisations. Qui prend soin de ceux qui prennent soin ?
Je crois profondément qu’une société plus juste ne pourra pas se construire sans une véritable culture du care. Une société où l’attention portée aux autres, l’écoute, la coopération et la santé mentale deviennent des priorités collectives, au même titre que la performance économique.
Transformer la société ne devrait jamais signifier s’épuiser soi-même. Prendre soin ne doit plus être vu comme une faiblesse ou un coût, mais comme une condition essentielle de durabilité.
Le thème du Forum du Développement Durable de cette année, où j’ai eu la chance d’intervenir il y a quelques années, et dédié au sujet du care résonne donc particulièrement avec mes convictions !
Maud Sarda est intervenue sur le Forum du Développement Durable en 2022.